Article
1 : Langues, identités culturelles et développement : quelle dynamique pour
les peuples émergents ?
[Conférence présentée à l'occasion du cinquantenaire
de "Présence africaine" (UNESCO, 1998) revue et complétée]
Philippe
BLANCHET
Professeur de sociolinguistique et de didactique des langues à l'université
Rennes 2
Directeur du Centre de REcherche sur la DIversité LInguistique de la
Francophonie
(www.uhb.fr/alc/erellif/credilif)
& chercheur associé au Centre d'Enseignement et de Recherche d'Oc
(université Paris IV-Sorbonne)
Communiquer et exister.
Réfléchir sur la place des langues dans le processus de développement des
peuples émergents, notamment à l'occasion du cinquantenaire d'un mouvement
d'affirmation culturelle tel que Présence africaine, c'est rappeler d'abord une
donnée trop ignorée : une langue n'est pas qu'un outil de communication, elle
est également une façon d'être au monde. Toute langue a deux fonctions
essentielles, une fonction communicative qui contribue à relier les personnes
et les communautés, une fonction existentielle qui contribue à les différencier.
Et ces fonctions sont toutes deux indissociables. Dès que l'on communique dans
une langue, on ne communique pas dans une autre, et donc on se différencie de
ceux qui ne la comprennent pas en même temps qu'on crée une connivence avec
ceux qui la comprennent ! Une langue constitue de la sorte l'un des éléments
majeurs d'une identité culturelle spécifique, d'autant, on le sait maintenant,
que toute langue offre une regard sur le monde, une interprétation du monde,
partiellement particuliers et distincts. Ce phénomène fonctionne aussi bien
entre langues identifiées comme différentes qu'entre pratiques linguistiques
identifiées comme variétés d'une même langue. Ainsi, dès qu'un groupe se
constitue, il produit ses usages linguistiques distinctifs, jargon, mots clés,
"accent", signaux de toutes sortes. Une langue n'est pas qu'une mécanique
destinée à transporter méthématiquement l'information, un code télégraphique,
elle est aussi un phénomène profondément humain, riche, souple et complexe,
qui se charge de poésie, d'émotions, de symboles.
Il en découle entre autres, dans la perspective du développement d'un peuple,
d'une communauté linguistico-culturelle, qu'on ne peut dissocier les aspects
langagiers, des aspects culturels, des aspects économiques ou politiques. Tout
est lié. Toute originalité linguistique est culturelle (et vice-versa), elle
propose donc des ressources d'inventivité et d'innovation, de développement économique.
Elle fonde aussi les processus d'institutionnalisation politique, par exemple
les structures d'un Etat et les nationalités qui le composent. Disons qu'il
faut envisager un développement sociétal global, dont tous les éléments
constitutifs interagissent, et interagissent efficacement, harmonieusement,
lorsqu'ils fonctionnent dans un équilibre cohérent. Equilibre dynamique, bien
sûr, comme celui du cycliste, et non statique : dans le domaine de l'humain,
des sociétés, des identités, des cultures et des langues, il n'y a jamais de
produit fini homogène et stable. Il n'y a que des processus permanents d'émergence
évolutive, hétérogène et ouverte.
La langue, une langue, joue donc un rôle fondamental dans ces processus
dynamiques. Elle permet simultanément de s'ouvrir à d'autres et de se
distinguer. De cultiver les échanges et les particularités, les unions et les
originalités, l'unité et la diversité associées qui caractérisent tout ce
qui vit. Une langue est un "fait social total" inscrit au cœur de la
dynamique vitale d'une communauté et d'une personne. Si une société est
effectivement, comme nous l'apprennent les anthropologues, un système d'échanges
de messages, de personnes et de biens, on remarquera que le premier des types d'échanges
est une condition nécessaire aux deux autres. Si l'on ne peut pas se parler, on
ne peut ni se rencontrer ni échanger des biens. Toute relation humaine et/ou économique
appelle donc un langage suffisamment commun. Le lien social est fondamentalement
du lien langagier, et plus précisément du lien linguistique. Le reste suit, y
compris l'économie, qui en découle secondairement.
Pour une dynamique complémentaire
du développement
La complémentarité des deux fonctions communicative et existentielle de toute
langue apparait donc inscrite inéluctablement dans ce qu'est une langue, dans
ce qu'est l'Homme, être social. Il me semble alors, j'en ai la conviction de
scientifique et de citoyen, qu'une dynamique de développement n'est possible
que dans une démarche globale qui associe ces deux forces centrifuge et centripète,
qui réconcilie ce qui peut paraitre paradoxal : relation et distinction, développement
économico-politique et enracinement culturel. D'ailleurs, ceux qui oppriment,
exploitent, minorisent, le savent bien. Ce n'est pas par hasard qu'ils
marginalisent à la fois la langue d'un peuple et ce peuple hors du monde des échanges
économiques et politiques, en prenant en même temps le pouvoir culturel, économique
et politique.
D'un côté, un peuple doit donc pour émerger, pour s'affirmer, vivre et
survivre, cultiver sa langue spécifique. L'aliénation, étymologiquement et
profondément, c'est le fait de "rendre étranger à soi-même". C'est
ce qui arrive à une personne ou une communauté qui perd sa langue, sa culture,
son identité, sa vision originale du monde et son potentiel créatif. Se désaliéner,
c'est "rester ou redevenir soi-même", puiser dans son identité
culturelle un élan vital. C'est se ressourcer, dans tous les sens de cette
belle expression. Un proverbe, dans ma langue provençale, dit Un aubre que vai
founs mounto aut, "un arbre aux racines profondes pousse haut".
D'un autre côté, un peuple émergent doit pouvoir entrer en contact avec
d'autres, s'ouvrir au monde et jouer son rôle sur la scène internationale. Il
lui faut cultiver une ou plusieurs langue(s) de grande diffusion, de
communication internationale.
Et ce double processus d'individuation et de communion se joue également à
l'intérieur de lui-même : un peuple émerge en cultivant sa langue propre et
doit accepter qu'elle se diffuse, évolue, s'enrichisse d'apports extérieurs ;
un peuple émerge en pratiquant une langue de grande diffusion et doit se
l'approprier véritablement, l'enrichir à sa façon de ses apports intérieurs.
C'est d'ailleurs ce qui se passe. Les langues minoritaires, minorées et minorisées
par un pouvoir dominant, en Afrique ou en Europe, lorsqu'elles participent à l'émergence
d'un peuple sur la scène contemporaine, sont enrichies par exemple sur le plan
du vocabulaire technique de la modernité. Nous connaissons tous ces évolutions,
que notre langue de grande connivence soit le wolof, le haoussa, le kanouri ou
le provençal, un créole, le gallois… Les langues de grande diffusion,
lorsque des peuples se les approprient pour les utiliser sans renoncer à rester
eux-mêmes, se déploient en variétés multiples, par exemple sur les plans de
la prononciation ou du vocabulaire. Le français en fournit un bon exemple
(malgré les résistances des puristes et des despotes) : les francophones du
monde entier se comprennent tous en parlant des français différents. Certains
instituent même de véritables normes "locales" du français, à des
degrés divers, comme chez moi, en Provence, ou au Québec, en Côte d'Ivoire,
au Maghreb, etc. Et il en va de même pour l'anglais, l'arabe, le swahili, etc.
De fait, je plaide ici pour ce que l'on appelle désormais les "théories
du métissage", pour un multilinguisme et multiculturalisme organisé et
complémentaire où chacun s'affirme lui-même en s'ouvrant aux autres. Je vois
mal comment cela serait possible autrement, car nous sommes tous métis, tous
plurilingues, tous différents et pourtant en relation. La pureté, l'unicité,
est un concept idéologique boiteux et dangereux. On commence par le purisme
linguistique, puis on passe à l'uniformité culturelle, à la purification
ethnique, de l'ethnocide au génocide. Tout cela participe, à des degrés
divers, du même principe insupportable et suicidaire de mépris de l'Autre et
de la glorification de Soi-même comme modèle unique (ou du mépris de Soi-même
et de la glorification de l'Autre, qui en est l'autre facette). Rappelons que le
monolinguisme, par exemple, est un phénomène exceptionnel pour un être
humain, et souvent résulte d'un volontarisme politique (l'histoire de
l'oppression par l'Etat français de la diversité des langues "régionales"
de France en présente un exemple clair). L'immense majorité des humains est au
moins bilingue, joue sur plusieurs langues dans une compétence linguistique
globale où les interférences sont des ressources positives. Un bilingue n'est
pas un double monolingue (schizophrène ?). Du reste, même un prétendu
"monolingue" est plurilingue dans les différentes variétés et
variations d'une "même langue" qu'il pratique inévitablement.
Je lisais récemment sous la plume d'un ardent promoteur de la démocratie en
Algérie (que je ne nommerai pas) la banale et simpliste affirmation suivante :
"le droit à la différence" serait un concept issu des idéologies d'extrême-droite
qui permettrait de légitimer les discriminations. Il faudrait donc lui objecter
"le droit à l'égalité". Dans les faits historiques (et hélas
souvent actuels) la différence est tout autant avancée pour défendre les
opprimés que récupérée par les oppresseurs : c'est bien qu'elle transcende
les manœuvres partisanes et n'est l'apanage d'aucun camp. Elle appelle par conséquent
une grande vigilance, mais, au prix de cette vigilance, le droit à la différence
est incontestable, pour autant qu'il soit étroitement associé au droit à l'égalité.
L'égalité sans la différence et la différence sans l'égalité, sont l'une
des manifestations de l'idéologie schizophrénique de l'unicité, à coup sûr
despotique et dangereuse. Ma philosophie de la différence et de l'égalité
associées m'amène à formuler et à préférer le concept agissant de
"droit à l'équité" : avoir pour objectif l'égalité de tous en
prenant en compte les différences de chacun. Car l'égalité de traitement a
priori, sans distinction aucune, renforce l'inégalité et reste inéquitable :
donner autant au faible qu'au fort, donner les mêmes instruments au gaucher et
au droitier, c'est au final favoriser le fort et le droitier.
Et lorsque l'on impose des exclusions arbitraires, des comportements
artificiels, des déséquilibres malsains, on provoque toujours le mal-être, la
dislocation des liens sociaux, des rancœurs et des conflits, ou pire, cette
absence de dynamique sociétale que l'on appelle en sociologie l'anomie.
Un plurilinguisme intégré associant à tous les niveaux les deux facettes
communication / identité des langues, donc des langues complémentaires -et non
conflictuelle- s'impose ainsi logiquement et humainement comme une voie majeure
d'émergence globale pour les peuples et les personnes dans leurs développements.
Le projet Linguapax de l'UNESCO, puisque nous y sommes, consiste précisément
à promouvoir la paix dans le monde par la paix des langues, en permettant à
chacun de cultiver la sienne, différente, pour mieux rencontrer celles des
autres. Tant il est vrai qu'il faut être sûr de soi pour pouvoir s'aventurer
dans l'immensité des espaces inconnus et des rencontres ; tant il est vrai,
comme j'aime à le dire, que l'harmonie est le jeu conjugué de sons différents,
et non pas la pauvreté d'un seul unique et identique à lui-même… Enfin, un
développement qui ne serait que matériel et sans dimension culturelle, ou
pire, qui ferait régresser la vie culturelle, ne serait pas un progrès à
terme.
Les apports de la présence
africaine
Pour terminer, je voudrais insister sur le fait que si, moi-même spécialiste
des langues minoritaires européennes (notamment de France et notamment de la
mienne, le provençal), je suis à même de développer ici ces analyses théoriques
et ces principes d'actions, c'est pour beaucoup grâce aux Africains du Maghreb
et d'Afrique noire. Au fond, ce que je viens d'exposer est peut-être original
pour un Européen, pour un Français, mais c'est presque banal pour un Africain.
N'est-ce pas ce que nous ont montré en le faisant eux-mêmes un Léopold Sédar
Senghor, un Habib Bourguiba, un Khatibi, et tant d'autres, connus ou inconnus ?
En ce qui concerne la gestion du plurilinguisme, les politiques linguistiques,
les Occidentaux ont beaucoup appris et beaucoup à apprendre de ce qu'ont imaginé
les sociétés africaines (y compris de leurs erreurs, car je ne fais pas dans
les louanges unilatérales !). Les théories du métissage, surtout dans le
domaine sociolinguistique qui est le mien, doivent beaucoup à la créolistique,
d'où nous vient le concept clé de continuum.
La prise de conscience de l'aliénation que les peuples minoritaires d'Europe et
de France ont subi et subissent s'appuie en partie sur les textes et les idées
des intellectuels africains, de Cheikh Anta Diop, d'Ousmane Sembène, et
d'autres. Car au fond, c'est bien du même problème qu'il s'agit, à un degré
différent. A nous aussi, Provençaux, une domination française a fait croire
que "nos ancêtes étaient gaulois", que nous avions toujours été
français, que notre langue n'en était pas une et qu'elle ne valait rien, que
nous n'avions pas d'histoire et que celle de notre pays se confondait avec celle
de la France (c'est-à-dire des territoires dominés par Paris), que nous étions
des fainéants, des rigolos, des bons à rien, de grands enfants, des
hypocrites, des sous-développés sales et incultes. Dois-je préciser que tout
cela est faux ?! Notre langue aussi a été marginalisée, méprisée, nos noms
de personnes et de lieux ont été francisés, et nous avec, moins frontalement
qu'en Afrique, mais plus insidieusement et probablement plus efficacement. Mais,
heureusement, cela n'a pas vraiment marché ! Nous nous sommes approprié un
français provençalisé, nous avons malgré tout conservé notre langue et même
offert au patrimoine de l'humanité un prix Nobel de littérature (Frédéric
Mistral, 1904). Cela dit, il nous reste du chemin à parcourir dans ce processus
d'émergence, surtout aujourd'hui, face à un nationalisme français qui cherche
à nous récupérer dans son giron autoritaire et autrophobe. Au sein de
l'Europe, cette dynamique de réaffirmation des minorités prend bien sûr des
formes différentes de l'émergence en Afrique et s'appuie sur des modalités et
des données en partie différentes. Mais, fondamentalement, c'est bien ce même
problème de co-existence des groupes humains, des Droits fondamentaux des
personnes et des communautés qui est posé.
Puissent ces similarités dans l'adversité et dans la dynamique de survie faire
que les Hommes et les peuples se comprennent et se respectent mutuellement !
Il est classique que la situation d'enfermement dans laquelle sont confinées
les minorités linguistiques et culturelles les conduisent, en matière de création,
à ne reproduire que du "folklore" suranné ou, au mieux, à créer en
vase clos (pire, à singer l'oppresseur). Là, il manque l'ouverture au monde. Hé
bien, parmi les quelques œuvres mondiales qui ont été traduites en provençal
ces dernières années, sachez que les Chants de la négritude, de Senghor,
occupent une place majeure . Quelle meilleure preuve de ce que peut nous
apporter à tous la "présence africaine" ?
Développements bibliographiques
-J.-R.
Alcaras, Ph. Blanchet et J. Joubert (éd.), Cultures régionales et développement
économique, Presses de l'université d'Avignon, à paraitre (2001).
-E. Berthet et alii, Langues dominantes, langues dominées, Paris, 1982.
-Ph.
Blanchet, Linguistique de terrain, méthode et théorie (une approche
ethno-sociolinguistique), Presses Universitaires de Rennes, 2000.
-Ph. Blanchet, "Les cultures régionales et l'extrême-droite en France :
entre manipulations et inconscience", Les Temps Modernes n°608, Paris,
Gallimard, 2000, p. 100-116.
-Ph. Blanchet, "What is the situation of a Provençal speaker as a French
citizen?" dans Ph. Blanchet, R. Breton et H. Schiffman (éd.), Les langues
régionales de France : un état des lieux à la veille du XXIe siècle/The
regional languages of France: an Inventory on the Eve of the XXIst Century,
Peeters, Louvain, 1999, p. 67-78.
-Ph. Blanchet, Introduction à la complexité de l'enseignement du Français
Langue Etrangère (approche pluraliste et interculturelle), Louvain, Peeters,
1998.
-Ph. Blanchet (Dir.), Minorités et modernité, revue La France latine n° 124,
CEROC/université Paris IV, 1997.
-L-J. Calvet, Pour une écologie des langues du monde, Paris, Plon, 1999.
-F. Grosjean, Life with two languages : an introduction to bilngualism,
Cambridge MA, Harvard University Press, 1982.
-J. Yacoub, Les minorités, quelle protection ?, Paris, Desclée de Brouwer,
1995