Certains diront que l’époque des révolutions est révolue !
Et pourtant, des révolutions restent encore indispensables pour
que l’injustice cesse sur cette planète. En tout cas,
tamazight ne pourra faire l’économie d’une révolution et
il n’y a que cette révolution qui pourra rétablir la vérité
et la justice dans cette région de la planète, TAMAZGHA, qui a
trop souffert et qui continue toujours de souffrir notamment de
l’impérialisme arabo-musulman qui s’est abattu sur les
femmes et les hommes libres il y a quatorze siècles.
Ci-après, nous publions une
contribution de Carles Castellanos intitulée "Etat du
mouvement catalan. Le cas catalan peut-il être
un modèle pour la Kabylie ?". Le mérite de cette
contribution, au-delà de la connaissance qu’elle nous apporte
sur l’Histoire du Mouvement catalan, est de nous rappeler les
étapes incontournables dans la construction d’un mouvement
national et d’une lutte pour la libération nationale. Nous,
Imazighen qui sommes encore sous le joug du colonialisme
arabo-musulman, avons des choses intéressantes à apprendre de
cette contribution.
Carles Castellanos est un militant indépendantiste catalan
depuis les années 1960. En 1960, alors que Franco était au
pouvoir, Carles Castellanos adhère au Front National de
Catalogne, un parti nationaliste catalan. En 1968, il crée avec
d’autres camardes le Parti Socialiste d’Alliberament
Nacional (parti socialiste de libération nationale). En
1985, il s’engage dans le Mouvement de la défense de la terre
qui est l’expression politique de la lutte indépendantiste de
l’époque où il y avait une organisation armée "Terra
Lliure" (terre libre).
En 1965, Carles Castellanos est arrêté et emprisonné pendant
un mois. En 1974, il a eu droit à un séjour de huit mois dans
les prisons espagnoles. En 1981, il a été
"seulement" torturé pendant trois jours et trois
nuits et puis relâché. En 1982, il a été arrêté et avait séjourné
un mois en prison. Enfin, en 1989 il séjourne huit mois dans
les prisons espagnoles.
Il avait également connu l’exil. Ainsi, en 1975 il s’exile
à Perpignan et en 1992 il était contraint de partir dans le
Nord. En l’absence d’accusation pouvant l’inculper, la Guardia
Civil (gendarmerie espagnole) multiplie ses intimidations
envers le militant qui trouve l’exil comme solution
temporaire.
Carles Castellanos est également engagé dans les mouvements de
défense de la langue et beaucoup dans l’action culturelle.
Mais Carles Castellanos est également un universitaire qui
s’intéresse particulièrement aux langues. Actuellement, il
est professeur à l’Université Autonome de Barcelone où il
enseigne la traduction.
Il a effectué des études de traduction catalan-français, il a
étudié la Méditerranée, les langues afro-asiatiques et
s’est intéressé à la question de standardisation des
langues.
En 1995, il publie, en collaboration avec Mohand Tilmatine,
Hassan Banhakeia et Abdelghani El Moghly, un dictionnaire (avec
une grammaire) intitulé "Tutlayt tarifit".
En 1997, il soutient une thèse de doctorat ayant pour titre
"Les processus de standardisation des langues et
application à la langue amazighe". La thèse est soutenue
en catalan. Actuellement, il travaille sur un projet de
standardisation de tamazight notamment par la création d’un
lexique pan berbère où les principaux néologismes nécessaires
à la vie moderne seront abordés.
Masin Ferkal
Etat du mouvement catalan.
Le cas catalan peut-il être un modèle pour la
Kabylie ?
parCarles Castellanos Llorenç

La conscience identitaire catalane a gagné, au cours de ces
dernières années, du terrain en Catalogne au point où une
majorité du parlement catalan est devenue favorable à un
statut politique définissant la Catalogne comme une nation et réclamant
pour la Catalogne la perception de ses propres impôts. Cette
situation est le résultat de très longues expériences que
j’essayerai de passer en revue dans cet exposé.
Le cas catalan peut-il être un modèle ? Par rapport à
cela, il convient de préciser que dans les expériences
sociales il n’y a pas de modèles : je ne vois donc pas
comment le cas catalan pourrait être un "modèle". Il
y a, en revanche, des réflexions et des processus qui peuvent
nous servir pour réfléchir. Aussi, il existe des processus
concrets qui peuvent nous servir pour aborder des situations
similaires.
C’est la raison pour laquelle j’aborde mon exposé d’un
point de vue comparatif et en partant d’une approche
historique et générale.
Les phases du mouvement national (en général)
Avant de décrire les événements qui ont marqué le mouvement
catalan - en tant que mouvement national -, il faut
observer ce phénomène avec une certaine perspective et d’une
manière générale.
La conscience politique de soi-même, en tant que collectivité,
n’arrive pas d’une manière soudaine. Il s’agit d’un
processus long. La conscience d’une collectivité opprimée
traverse habituellement plusieurs étapes avant d’arracher la
reconnaissance de son identité collective. Ce processus
s’effectue tout en identifiant aussi bien le pouvoir ennemi
que les forces sociales alliées à ce pouvoir.
Au niveau historique, il convient de signaler les trois phases
suivantes :
- La phase des luttes pré-démocratiques ;
- La phase des luttes démocratiques pré-nationales ;
- La phase des luttes nationales : l’autonomie et l’indépendance.
La phase des luttes pré-démocratiques
Il y a tout d’abord une première phase dans laquelle
l’ethnie concernée, qui se trouve soumise à des différentes
formes de domination, manifeste sa protestation contre les
pouvoirs d’une façon confuse. En effet, elle ne se reconnaît
pas en tant que sujet collectif et n’identifie pas, d’une
manière claire, les forces politiques qui interviennent dans le
conflit.
A titre d’exemple, les paysans catalans luttaient au XVIIe siècle,
pendant le conflit dénommé "Guerra dels Segadors"
(guerre des moissonneurs), contre le mauvais gouvernement
("contra el mal govern") et ils comptaient sur
l’aide de Dieu, la croix présidant leurs mobilisations... A
d’autres occasions, les Catalans ont fondé leur lutte sur la
défense de leur "rei i senyor" (roi et seigneur). Il
s’agissait, alors, de raisons de lutte non identifiées
d’une façon claire. Les Catalans ne s’identifiaient pas
comme peuple en tant que collectif humain et encore moins comme
peuple catalan en tant que tel avec ses intérêts collectifs.
La phase des luttes démocratiques pré-nationales
Une fois l’époque de la prééminence de la religion et de la
monarchie surmontée, les luttes des nations opprimées
s’expriment habituellement en tant que "peuple en général"
mais sans s’identifier avec sa propre nation : on défend
les intérêts matériaux, libertés générales, etc. en
oubliant les droits collectifs en tant que nation. Dans cette
phase, il y a des luttes pour la culture et la langue, pour
l’augmentation des salaires, contre les dictatures, contre les
empires etc.
Les Catalans, par exemple, ont mené une lutte contre la
dictature du général Franco et pour la démocratie, mais ces
deux objectifs ne sont pas spécifiquement nationaux. Les
Kabyles, eux aussi, ont lutté, par exemple, pour l’Algérie
indépendante et contre le colonialisme français etc., avant de
développer une conscience collective de soi.
La phase des luttes nationales. L’autonomie et
l’indépendance
Ce n’est que dans une étape de conscience de soi plus avancée
que les luttes nationales prennent leur niveau d’organisation
et de conscience adéquat.
On est alors en mesure d’entreprendre des luttes pour l’accès
à des formes diverses de souveraineté politique (indépendance,
autonomie, état fédéral, etc.). Dans ce cas, la lutte
collective est déjà engagée d’un point de vue national.
En Catalogne une évolution de la conscience politique
collective prend corps, dans ce sens, vers la fin du XIXe siècle
(1880 : Ir Congrès Catalaniste, 1892 : Assemblée de
l’
Unió Catalanista, 1901 : création
de la
Lliga Regionalista). Il s’agit pour
la plupart, à cette époque, de formations de droite qui
atteignent un certain pouvoir dans l’administration de la
Mancomunitat
de Catalunya (1914-1923 : coordination des services
publics de quatre provinces).
Un catalanisme de gauche naît aussi et prend corps au début du
XXe siècle (1915 :
Bloc Republicà
Catalanista, 1931 :
Esquerra
Republicana de Catalunya, 1935 :
Partit
Obrer d’Unificació Marxista, 1936 :
Partit
Socialista Unificat de Catalunya). Cette évolution est
traversée par deux dictatures qu’a connues l’État espagnol
(Primo de Rivera 1923-1930), (Francisco Franco 1939-1978) qui se
prolongent pendant presque la moitié d’un siècle.
Les positions indépendantistes ont eu une première expression
de type "insurrectionnel" pendant la première
dictature (1923 : Estat Català), à l’image de
l’exemple irlandais, et une deuxième expression plus répandue
socialement, après le franquisme (1968 :
Partit
Socialista d’Alliberament Nacional dels Països Catalans, 1984
Moviment de Defensa de la Terra). Un parti
parlementaire,
Esquerra Republicana de Catalunya,
se définit aussi comme indépendantiste à partir de 1991.
Ces étapes générales de conscience doivent être surmontées
d’une manière successive, après avoir tiré, la nation en
lutte, des expériences des luttes précédentes, les
conclusions permettant d’atteindre une conscience collective
autour d’objectifs plus clarifiés.
Dans les conditions actuelles, on peut résumer la situation en
signalant qu’en Catalogne il y a une conscience catalaniste
assez répandue avec une importante proportion (près de 25 %
des opinons) indépendantiste. Dans le cas d’un référendum
pour l’indépendance, cette proportion serait beaucoup plus
large (plus de 50% dans la région autonome de la Catalogne.
Dans les autres régions de langue catalane - Pays de Valence,
Îles Baléares, Catalogne du Nord,
Franja de
Ponent - le degré de politisation étant moins poussé).
Aspects et niveaux du mouvement national
Cette évolution peut aussi nous servir pour analyser les stades
de conscience qui apparaissent au sein de la nation, dans son
processus de conscience de soi, stades de conscience qu’on
peut trouver dans le moment présent.
Les luttes populaires sont caractérisées par :
- Les mouvements sociaux et culturels ;
- Les organisations défensives (anti-répressives, des Droits
de l’Homme etc.) ;
- Les organisations politiques conventionnelles (c’est à
dire, parlementaires).
Toutes ces formes de lutte ont des limites sérieuses vis-à-vis
des nécessités politiques d’une lutte nationale.
Limites des mouvements sociaux et culturels
En ce qui concerne les mouvements sociaux et culturels, il faut
signaler qu’il s’agit de mouvements peu politisés et,
souvent, aussi avec une perspective très locale. En général,
lorsque les mobilisations déclinent, la réalité politique
redevient la même, inchangée en ce qui concerne le cadre
politique. Les différents mouvements populaires revendicatifs,
en raison de leur importance et de leur incidence sur de larges
couches sociales, peuvent accueillir des contenus politiques peu
poussés. D’ailleurs, l’éparpillement des structures de
base dans le territoire et les exigences politiques assez
faibles rendent ces mouvements très enracinés dans les
structures locales mais peu disposés à prendre en charge les tâches
nécessaires au niveau national.
Limites des organisations défensives (anti-répressives,
des Droits de l’Homme etc.)
De leur côté, les organisations défensives se définissent
par leurs propres noms. Elles restent sur la défensive ;
elles servent à faire avancer la conscience politique parce que
la lutte contre la répression met en évidence les caractéristiques
de l’oppression de l’État. Ces organisations oeuvrent pour
une importante cohésion sociale fondée sur la solidarité,
mais leur but n’est point politique non plus.
Limites des organisations politiques
conventionnelles (parlementaires etc.)
Enfin, les organisations politiques conventionnelles, c’est-à-dire,
d’une façon générale, les partis parlementaires, restent
absorbées par la quotidienneté de la vie parlementaire (les élections,
les débats, les décisions du parlement ou du gouvernement
etc.) de telle façon que la logique - la façon de penser - de
l’État marque leurs limites. Ils travaillent surtout à la
recherche des voix pendant les élections et pour cela ils
tendent à s’adapter au niveau de conscience générale (peu développée
dans les premières étapes de la lutte).
Les partis parlementaires ont les insuffisances suivantes :
- Ils manquent de réflexion : ils limitent leurs analyses
aux objectifs électoraux.
- Ils ne mobilisent pas : souvent même ils réagissent
contre les mobilisations si elles ne leur permettent pas de
gagner des voix électorales.
- Ils ont horreur de toute sorte de rupture politique : ils
se perçoivent (et sont aussi ainsi considérés) en tant que
partie prenante du système politique. [Et tout de même la
rupture politique est nécessaire dans tout processus
identitaire avec conscience de soi].

Qu’est-ce qu’il faut pour avancer ?
Si la plupart des structures existantes - qui sont les plus
connues - n’œuvrent pas pour faire avancer la lutte nationale
et populaire, quels sont les moyens qu’il faut se donner ?
De mon point de vue, on peut retenir trois fonctions principales
qui devraient être garanties ainsi que deux éléments afin de
dynamiser ces fonctions.
Les trois fonctions qui doivent être garanties sont la
Réflexion,
le
Débat et la
Propagande.
Ces fonctions ne sont pas remplies dans les niveaux limités
d’organisation et conscience ordinaires qui se développent
sans poser un conflit sérieux à l’intérieur de la société.
Afin d’avancer vers la conscience et l’organisation adéquates
du mouvement national, il faut déployer tout d’abord la
Réflexion
de façon à être en mesure d’analyser la réalité, afin de
planifier d’une manière efficace les actions et les
propositions pour le mouvement national. Il faut aussi du
Débat,
c’est-à-dire que la réflexion devienne collective, qu’il y
ait de la confrontation des opinions qui fasse avancer la
conscience collective en faisant connaître la réalité et
aussi en menant une lutte idéologique capable de contrecarrer,
par des arguments solides, la propagande de l’État. L’on
doit être ainsi en mesure - par la réflexion et le débat - de
combattre toute sorte de discours et de propagande opposés.
La
Propagande est, donc, aussi nécessaire
en tant que telle pour le mouvement national. Cela doit se
traduire par la capacité de diffusion des idées, propositions
et argumentations que le mouvement déploie et qui doivent être
à la portée de la plupart de la population.
Les deux éléments qui devraient dynamiser ces fonctions sont :
D’un
côté, un instrument organisationnel, un noyau
dynamisant, c’est-à-dire un groupe de personnes qui
soient capables de se coordonner afin de mettre en commun leurs
réflexions et propositions. Cela pourrait être, par exemple,
un parti à condition qu’il ne doit pas se limiter à
l’action parlementaire. Comme ça pourrait être un collectif
qui dynamise la pensée, la lutte idéologique,
l’organisation, la propagande etc. Un collectif de personnes,
en définitive, qui soit capable de prévoir les attaques et les
évènements.
D’un
autre côté, il faut un contenu déterminé des formes
d’action ; il faut que le mouvement mette en place des actions
et propositions de rupture. On doit partir du constat que le
mouvement national est en fait une rupture avec la légalité en
vigueur pour la mise en place d’une légalité nouvelle qui découle
d’un corps national nouveau (la nation auparavant subordonnée)
qu’il faut légitimer politiquement. Les actions
(mobilisations, manifestes, prises de position collectives etc.)
peuvent, donc, être toujours légitimes mais parfois peuvent se
retrouver, dans certains aspects, hors de la légalité en
vigueur.
Dans certains cas, cette rupture s’exerce aussi au moyen de la
lutte armée. Cela a existé en Catalogne et en Irlande, par
exemple, mais à des échelles différentes, et persiste encore
aujourd’hui au Pays Basque et en Corse. Mais, à mon avis, ce
n’est pas forcément nécessaire. Et je signale que, dans les
conditions actuelles, la lutte armée peut ne pas être
efficace.
L’idée principale, en ce qui concerne les actions et
propositions de rupture, est que le mouvement soit conscient, du
moins dans les cercles plus politisés, de la nécessité de
cette rupture politique démocratique. Il doit également se préparer
et préparer l’ensemble du mouvement et du peuple aux besoins
du combat pour la rupture démocratique, tout en étant disposé
à affronter les conséquences de la lutte qui mène à la
liberté.
Carles Castellanos Llorenç